Chroniques Congolaises d'un volontaire en mission

Pour débuter, une image d’un orage qui gronde... parce-que de très lourdes menaces pèsent sur les pays du sud : extrême pauvreté, ce qui engendre une redoutable instabilité politique et sociale, un népotisme, tribalisme, une immense corruption, l’impunité pour les crimes de guerre et contre l'humanité, pour les crimes ordinaires, la liste est longue... Alors tâchons de faire en sorte que ces orages n'éclatent plus jamais.

Mais pourtant, pourtant tout est si beau…

Des coqs qui se baladent dans les rues, les femmes qui se font coiffer ou manucurer toute la journée au marché, un nid de souris constitué de

billets de banque (j'ai gagné 7000 Fcfa en en démolissant un !), un marabout qui soigne les blessures du genou avec de l'huile de cumin, de la quinine surdosée dans un gin tonic qui fait tourner la tête, des minutes et des minutes à attendre qu'une page internet s'affiche, un boa qui a mangé 12 poules appartenant à une sœur bénédictine, les maires du parti en place (le PCT) nommés à vie à leur poste, des pygmées qui n'apprécient pas leur nouveau nom officiel "autochtones" qui sonne un peu trop "toc toc" pour eux, leurs croyances qu'une tige de palmier à porter entre les fesses peut conjurer du mauvais sort, un enfant atteint de colopathie (trouble digestif) dans un taxi qui sert à l'occasion d'ambulance...


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L'article complet de Thibault Fresson, volontaire DCC
2012-11-10 Thibault Fresson - Le vent du
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Bienvenu NGUIMBI, chef d'entreprise

Pointe-Noire, un jour de novembre 2012, il est 14h, le soleil est au zénith, il fait particulièrement chaud mais l’atmosphère dans la ville n’est pas à la fête. Les inondations qui ont dévasté nombre de quartiers et endeuillé les familles sont dans toutes les conversations. Chacun se demande combien faudra-t-il de victimes la prochaine fois (hélas !) pour que les pouvoirs publics prennent les dispositions nécessaires.

 

J’ai rendez-vous avec Monsieur Bienvenu NGUIMBI, jeune chef d’entreprise au lieu dit « Marché de la frontière ».

 

Bonjour Bienvenu. Où nous trouvons-nous exactement ? Pourquoi tous ces meubles en bois ? Pourquoi cet endroit est-il dénommé « marché de la frontière » ?

 

Bienvenu : Nous sommes au cœur de la cîté océane, dans un de ces endroits mythiques qui ont marqué l’histoire de Pointe-Noire. Bienvenue dans le plus grand marché de meubles en bois local du Congo, vous pouvez en effet trouver ici un lit, une table, une armoire, des chaises, etc. à tous les prix et surtout sans forcément avoir passé commande auparavant.
« Marché de la frontière » alors que nous sommes en plein centre parce que historiquement, les commerçants venaient ici revendre des marchandises  achetés à la frontière entre le Congo et l’enclave du Cabinda plus au sud.
Certains observateurs vous feront aussi remarquer que ce lieu marque une frontière imaginaire entre les quartiers riches (Plateau, Mpita, Côte mondaine,…) et les quartiers populaires situés de l’autre côté du grand marché.

J’aimerais en  savoir un peu plus sur vous, que faites-vous exactement ?

 

Bienvenu : Je me définis comme manager en menuiserie car je dirige une petite entreprise qui emploie en moyenne 8 personnes en fonction de mon carnet de commande. Je reçois aussi des jeunes en formation pratique et notre équipe composée de menuisiers, ébénistes et garnisseurs confectionnent  des meubles en bois local que nous vendons directement aux particuliers et parfois à certaines entreprises de la place.
J’ai 39 ans, ma femme Nadège qui est coiffeuse m’a donné un charmant petit garçon de 4 ans prénommé Brandon.

Donc j’en conclus que vous avez suivi une formation en menuiserie avant de créer votre micro-entreprise ?

Bienvenu : Raté ! Je suis licencié en économie option "finances et banques". Sans perspective d’embauche après l’université, je me suis formé et ai travaillé  pendant quelques années dans la soudure à Pointe-Noire. Puis, j’ai dû me contenter de petits jobs comme barman, gardien au port autonome et manutentionnaire chez SDV Logistique.
Par la suite, j’ai eu l’opportunité de bénéficier d’un microcrédit de 50.000 FCFA (75 €), l’appui d’anciens du métier qui m’ont transmis leur savoir-faire et l’envie de travailler et transformer le bois en mobilier.

Comment travaillez-vous au quotidien sur une surface aussi réduite au milieu de machines, de meubles en exposition et de surcroît en plein air ?

 

Bienvenu : J’achète mes planches auprès de semi-grossistes implantés dans une zone du Grand marché de Pointe-Noire. Ces vendeurs s’approvisionnent en majorité directement auprès d’exploitants forestiers et surtout de scieries artisanales. Malgré une forêt équatoriale très riche en essences diverses, le marché local du bois reste dominé par quelques grands groupes Malaisiens, chinois...  Et en dépit des discours prometteurs, la production reste destinée à l’export... plus rentable au détriment de petits artisans comme nous.
Nous procédons ensuite à différentes opérations, à savoir, le sciage, le ponçage, le rabotage, la coupe, l’assemblage, le vernissage, les finitions avec le souci de livrer des meubles de qualité dans des délais raisonnables. En fonction de son budget, le client pourra choisir l’essence qui lui convient entre le Bilinga, le Noyer du Gabon, le Sapeli, le Niové, le Kambala entre autres.
Les patrons menuisiers sont regroupés en Association Nationale des Menuisiers du Congo (A.N.M.C.) dont je suis le vice-président. Notre mission consiste à défendre leurs intérêts, améliorer la sécurité, les conditions de travail. Aujourd’hui, notre plaidoyer auprès de la Municipalité de Pointe-Noire consiste à réclamer un site adapté, plus accessible, un hall d’exposition pour accueillir ce « Grand marché aux meubles ».

Vous parlez de votre métier et de vos engagements avec passion. Qu’est ce qui vous plaît dans ce travail ?


Bienvenu : L’amour du travail bien fait, ce rapport artistique avec ces nobles essences exotiques, le travail en équipe, la force que confère la défense des intérêts de ses compatriotes.
Depuis deux ans, je reçois des jeunes congolais en formation. Certains jeunes en rupture avec le système scolaire classique reprennent goût à la vie au contact du bois avec l’outil en mains, alors mois après mois, on les voit évoluer, apprendre, fiers de leurs acquis.
Aujourd’hui, vous rencontrez des enfants envoyés par les services sociaux (Samu social, DDAS) devenus « Maîtres artisans », transmettre à leur tour aux plus jeunes. Quelle plus belle récompense que cette chaîne de solidarité et du savoir !

Un petit message à l’adresse de nos amis de France et à la Diaspora congolaise  ?

 

Malgré nos précaires conditions de travail, nous sommes motivés et passionnés par notre travail. Encouragez-nous et aidez-nous à nous prendre en mains. Soutenez les campagnes pour une gestion raisonnée des forêts tropicales car le travail d’un patron menuisier fait vivre en moyenne de 15 à 20 personnes.
Nous souhaitons aussi si possible nous mettre en lien avec des professionnels français du bois pour un échange de vues et d’expériences.
Et si vous avez l’occasion de visiter Pointe-Noire, osez passer la « frontière », faîtes un détour par le marché aux meubles, vous y serez accueillis très chaleureusement.

 

Un dicton ?

 

Bienvenu : Celui qui  est négligent dans les moindres choses, le sera aussi dans les Grandes !
 

PS : J’ai rencontré, disons "retrouver" Bienvenu par un heureux hasard. Nous étions Aurélie et moi en quête d’un bon menuisier pour commander tables, chaises et lit pour équiper notre maison à Mpaka. C’est à ce moment là que ma sœur, Flore m’a parlé de cet ami d’enfance perdu de vue depuis près de 30 ans. Nous étions inséparables à l’école primaire, je suis ravi de ce parcours et fier d’avoir choisi sa petite entreprise (ETS Kynad Sce) pour fabriquer le mobilier (tables, chaises, étagères) du centre de ressources.

 

Charly Bigoundou Koumba


Jean-Claude Mbemba, maraîcher

Il est environ midi ce jeudi 22 novembre 2012 quand le bus me dépose à l’arrêt "Agri Congo". Il fait chaud, le soleil est au zénith et un groupe de "papas" devisent sous l’ombre d’un manguier en buvant leur Primus, la célèbre bière locale.

 

Pour ce premier portrait, nous avons choisi de vous faire rencontrer un homme passionné par son métier : le maraîchage. Il fait partie de ces congolais engagés et patriotes. Tous les jours depuis des années, il transmet son expérience et son savoir à des hommes et femmes, des maraîchers qui contribuent à l’alimentation d’une bonne partie de la population pontenégrine (de Pointe-Noire).

 

J’ai rendez-vous avec Monsieur Jean-Claude MBEMBA, le "Monsieur-Maraîchage" à Agri Congo. Cette structure "agropastorale" a été créée  par le Ministère de l’Agriculture pour permettre aux congolais désireux de créer une exploitation agricole de bénéficier de cours théoriques et surtout d’une formation pratique pour être rapidement opérationnels. L’antenne de Pointe-Noire a la particularité d’avoir permis aux "sinistrés" victimes de la guerre civile de 1997 de disposer gracieusement d’un petit lopin de terre pour cultiver et commercialiser leurs produits.

Fidèle au poste, un arrosoir à la main devant une planche, je retrouve Monsieur MBEMBA avec ce sourire et ce "Mboté Pangui" - qui signifie "bonjour mon frère" - du congolais content de recevoir un compatriote qui s’intéresse à son travail.


Qui êtes-vous, Monsieur MBEMBA ?

Marié coutumièrement, Monsieur MBEMBA a 50 ans et est père de 5 enfants âgés de 5 à 26 ans. Sa femme est ménagère, ce qui veut dire "femme au foyer". Il évoque avec tristesse le cas de sa fille aînée, diplômée, intelligente, mais qui n’a pas trouvé mieux que "vendeuse de beignets" pour gagner sa vie. Il explique que, en raison de la crise, du favoritisme et des passe-droits, il n’y a pas de travail pour ceux qui ne sont pas nés sous la bonne étoile.


Parlez-nous de votre parcours.

"Ma" MBEMBA - "Ma" pour père d’enfants, en signe de respect - a suivi une scolarité normale jusqu’en cinquième. Il s’est intéressé très tôt au jardinage en raison de ses origines paysannes. Il fait ses premières armes au sein du groupement des maraîchers de Mbimi, à la périphérie de Brazzaville, la capitale. Par la suite, il est embauché comme maraîcher à la ferme d’Etat de Kombé avant d’intégrer la première antenne Agri Congo créée dans les années 1990 à 17 km de Brazzaville.

Il devient "technicien-vulgarisateur" grâce à l’expérience acquise. Les troubles sociopolitiques qui secouent le Congo en 1997 l’obligent à se réfugier un temps dans son village natal, avant d’être rappelé comme formateur pratique à Pointe-Noire en 2002 pour s’occuper des réfugiés sinistrés au sortir de la guerre.

 

 

Quel est votre travail ici à Agri Congo ?

Jean-Claude MBEMBA  accueille, tous les ans, des étudiants en vacances, des stagiaires, de futurs maraîchers pour les former sur les techniques culturales, la nature des sols, le climat, les variétés, le calendrier de production,... Tous ces stagiaires ont la possibilité de suivre en amont (ou en même temps) une formation théorique dispensée par des techniciens de Agri Congo.

Aujourd'hui, 86 maraîchers disposent chacun de 24 à 30 planches (1m20 x 20m). A l’installation, certains d'entre-eux ont la chance de bénéficier d’un prêt d’environ 200 euros. Ces maraîchers commercialisent eux-mêmes leurs productions, en allant les vendre au marché ou, de préférence, aux semi-grossistes ou détaillants venant directement s’approvisionner à la ferme.

Ils sont organisés en deux groupements de prodicteurs de légues pour l’achat et l’entretien d’équipements comme ce fut le cas pour l'achat de la moto-pompe (une pompe à eau qui fonctionne avec un moteur de moto !). Elle amène l'eau d'une rivière qui borde le terrain d'Agricongo. L'eau est ensuite stockée dans 2 grands châteaux d'eau et réutilisée au fur et à mesure en fonction des besoins.


Quelle est votre vie à Pointe-Noire ? Quels sont vos passions, vos projets ?

Ma vie à Pointe-Noire est agréable, dit Monsieur MBEMBA, même si mes faibles revenus ne me permettent pas d’être à l’abri du besoin, on s’y sent plus en sécurité qu’à Brazza. J'aime beaucoup découvrir mon pays, le Congo, en voyageant en train pour admirer les beaux paysages et la forêt du Mayombe. Quand sonnera l’heure de la retraite, mon grand projet serait de pouvoir acheter 1 hectare de terre dans mon village natal, dans la région du Pool afin d’y créer un verger et une pisciculture.


Après une heure d’échanges, je prends congé de Ma MBEMBA, riche de ses conseils et sages enseignements de ce travailleur acharné et passionné. Il est visiblement heureux d’avoir parlé de lui et de ce qu’il aime. Moi aussi !

Nous promettons de nous revoir à la ferme ou chez nous pour rencontrer la famille.

Le plaisir simple d’avoir appris sur cet homme chaleureux me fait oublier les nombreux bouchons pour rejoindre le centre ville de Ponton la Belle (autre nom de Pointe-Noire).

Charly Bigoundou pour Yidika